| Qu'est-ce que la mondialisation militaire? |
Mondialisation ?
Lorsqu'on parle de mondialisation,
on pense principalement au commerce mondial, aux flux financiers internationaux et à des institutions comme le FMI,
la Banque mondiale ou l'OMC. Mondialisation signifie littéralement: diffusion dans le monde entier.
La mondialisation économique connaît également un bras militaire. Comme l'a expliqué Thomas Friedman,
rédacteur du New York Times : "La main invisible du marché ne fonctionnera jamais sans un poing invisible.
McDonald's ne peut pas faire fortune sans McDonnell Douglas, le constructeur des F-15. Et le poing invisible qui
sécurise le monde pour les technologies de la Silicon Valley possède plusieurs noms : United States Army, Air Force, Navy et Marine Corps."
Nous travaillons et payons pour une armée qui veut être à même d'intervenir rapidement partout dans le monde.
Nous menons des guerres sous la bannière des "interventions militaires humanitaires" et de la "guerre contre le terrorisme". Pourquoi ? Pour notre sécurité ? Pour défendre nos intérêts ? Quelle sécurité ? Quels intérêts ?
Que signifie la puissance militaire dans un monde mondialisé ?
La puissance militaire est basée sur la puissance de feu et la mobilité. Celui qui parvient à concentrer une plus grande force de destruction que l'ennemi à un endroit déterminé remporte la bataille. Parvenir à une domination à l'échelle mondiale signifie assurer une grande mobilité à cette puissance de feu en lui donnant une très grande portée et en veillant à ce que de grands volumes puissent être déplacés rapidement. 'Power projection' est le mot-clé : être capable de déplacer sa puissance militaire partout dans le monde.
Américains comme Européens veulent intervenir partout dans le monde là où leurs intérêts sont en jeu.
"Les Européens viennent de Vénus et les Américains de Mars", dit-on parfois.
Les Etats-Unis sont la plus grande puissance militaire au monde et ils n'hésitent pas à s'en servir.
L'Europe choisirait plutôt la voie de la diplomatie, des accords internationaux, de la concertation et de la collaboration.
Pourtant, des pays européens soutiennent la machine de guerre américaine.
Et l'Union européenne ne cache pas ses ambitions militaires.
Américains comme Européens veulent être à même d'intervenir partout dans le monde là où leurs intérêts sont en jeu.
Les Etats-Unis
L'OTAN
L'Union européenne
La France et la Grande-Bretagne
La Belgique
Les Etats-Unis
Les Etats-Unis disposent du plus grand et du plus puissant potentiel militaire jamais connu. Leurs navires de guerre dominent les océans. Leurs missiles et leurs bombardiers peuvent atteindre des cibles sur tous les continents. Des centaines de milliers de soldats sont stationnés à l'étranger. De nombreux pays mènent des opérations militaires, mais les Etats-Unis sont un cas unique, tant par la puissance de leur potentiel militaire que parce qu'ils sont enclins à recourir concrètement à cette puissance.
Un réseau mondial de bases militaires
Afin de pouvoir déplacer rapidement leur puissance militaire, les Etats-Unis disposent d'un réseau mondial de bases militaires qui assurent le soutien des déplacements militaires dans le monde entier. Ensemble, elles forment un énorme réseau logistique. Des troupes sont stationnées à proximité d'axes de transport rapide ou dans les environs des zones où elles pourraient être déployées. D'autres bases assurent les communications et la récolte d'informations à l'échelle mondiale. Outre ces bases, les autorisations d'atterrissage et de survol pour les avions et les accords pour l'utilisation des ports, des chemins de fer et des autoroutes forment une infrastructure vitale pour les opérations militaires à l'échelle mondiale. La liste officielle compte 702 bases militaires mais comporte un certain nombre de hiatus frappants. Le nombre réel oscille probablement autour des mille bases militaires.
 Les bases militaires américaines dans le monde. Grande photo: http://respectsacredland.org/no-us-bases/draft3.jpg
Porte-avions
Depuis que les Etats-Unis ont perdu leur principale base militaire avancée dans le Golfe Persique lors de la révolution iranienne de 1979, ils ont développé une deuxième forme d'intervention militaire rapide qui ne dépend pas de la collaboration d'autres pays : les 'aircraft carrier strike groups'. Un tel groupe est en fait une flotte organisée autour d'un porte-avions et complétée par d'autres navires et un sous-marin afin de pouvoir protéger l'ensemble du groupe contre des attaques tant aériennes que marines et sous-marines. Les Etats-Unis disposent de 12 'aircraft carrier strike groups'. Les porte-avions forment la base d'une énorme capacité offensive aérienne sans équivalent. Chaque porte-avions transporte 50 avions capables de mener entre 90 et 170 attaques par jour en fonction de la mission. Chaque groupe contient également 2 croiseurs lance-missiles. Pour une capacité d'attaque terrestre, ces groupes sont complétés par des troupes et des véhicules amphibies.
 Porte-avions USS John C. Stennis
Troupes prépositionnées
Une troisième forme d'intervention militaire rapide peut être menée par des “prepositioned forces” ou forces prépositionnées. En Europe, au Moyen-Orient et dans le Pacifique, du matériel militaire pouvant équiper des brigades entières est entreposé sur des bateaux ou dans d'énormes lieux de stockage. De cette manière, le temps nécessaire à un déploiement est fortement réduit.
Grande capacité de transport
Ces formes d'intervention rapide sont complétées par une grande capacité de transport maritime et aérien. 8 Fast Sealift Ships rapides qui peuvent relier la côte est des Etats-Unis et le Golfe Persique en 18 jours et 20 navires Roll on/Roll off forment la base de la capacité militaire de déploiement rapide de troupes. Ils sont renforcés par 58 autres navires à différents niveaux de disponibilité qui forment une flotte de réserve ainsi que par des navires privés utilisés en location.
La capacité aérienne repose entre autres sur l'utilisation de 134 énormes avions de transport C-17 Globemaster.
 L'avion C-17 Globemaster
Les guerres partent également d'Europe
La guerre en Irak nous a montré comment fonctionne le réseau militaire mondial des Etats-Unis. L'Europe forme une importante base avancée pour les opérations en direction du Moyen-Orient. Ainsi, le “Vème Corps” de l'US Army (l'armée de terre américaine) est stationné en Allemagne. Ce corps se compose de 2 divisions de blindés lourds (la 1st Armored Division et la 1st Infantry Division), d'une structure de commandement et de 9 brigades distinctes. Au total, 41.000 soldats, 800 employés civils et environ 57.000 membres de familles.
L'US Air Force dispose de trois grandes bases en Allemagne : Ramstein (plus de 13.000 militaires américains et 2.000 civils), Spangdalhem (près de 5.000 Américains) et Frankfurt Rhein-Main (une partie de l'aéroport de Francfort, avec 700 militaires américains et 1.100 civils).
C'est par le biais de Frankfurt Rhein-Main que les soldats américains casernés en Allemagne ont été transportés vers le Golfe. Ramstein a joué un rôle dans le ravitaillement en vol et le transport de matériel militaire. La plus grande partie du matériel militaire a été transportée par voie maritime et le port d'Anvers a joué un rôle important dans ces activités. Tout le matériel qui est passé par le port d'Anvers dans le cadre de ces mouvements de troupes en direction de l'Irak a rejoint Anvers par voie fluviale, par train (entre 200 et 250 convois) et par route.
 Des Trainstoppers bloquent un train transportant du matériel militaire américain à destination du Golfe (2003).
Réformes
La présence militaire américaine en Europe fait actuellement l'objet d'une refonte importante
(voir le rapport Commission on Review of Overseas Military Facility structure of the US, 2005),
mais dans le futur également les guerres partiront d'Europe. La présence militaire est adaptée de manière à pouvoir être déployée plus rapidement.
L'US Army retire ses divisions lourdes d'Allemagne et les remplace par une “brigade Stryker” plus petite. Le Stryker est un véhicule blindé plus léger sur roues qui convient mieux pour un déploiement rapide que des tanks lourds conçus à l'origine pour une utilisation contre l'Union soviétique. Outre cette brigade restent en Allemagne des structures de commandement réduites, 2 bataillons équipés d'hélicoptères de combat Apache et une unité d'artillerie équipée de missiles déployable rapidement. L'US Air Force quitte l'aéroport de Francfort et se concentre sur Spangdahlem et Ramstein. Ramstein était déjà une plateforme logistique importante et le devient encore plus maintenant.
En Italie, la 173ème brigade aéroportée (173rd Airborne Brigade) est élargie et reste dans les environs de la base aérienne d'Aviano comme point de départ pour un déploiement rapide. Une brigade en rotation va s'installer en Europe de l'Est. La Navy renforce ses principales bases à Rota (Espagne), Sigonella (Italie) et Souda Bay (Grèce). Les structures de commandement ferment leurs installations à Londres et sont concentrées à Naples.
De manière générale, on constate un déplacement vers le sud et vers l'est destiné à rapprocher les troupes des zones d'intervention et d'un renforcement de leur mobilité. Les plans de l'US EUCOM, le quartier-général européen de l'armée américaine, accordent une attention toute nouvelle à l'Afrique, et spécifiquement aux richesses pétrolières du Golfe de Guinée, qui sont explicitement citées.
L'OTAN
 Pays membres de l'OTAN
L'OTAN a été créée après la deuxième guerre mondiale comme alliance destinée à protéger le territoire de ses états-membres. Depuis la chute du Mur de Berlin en 1989, la grande menace d'invasion de ce territoire a disparu et l'OTAN était à la recherche d'une nouvelle raison d'être. En 1999, le Sommet de Washington a approuvé le Nouveau Concept Stratégique de l'OTAN. Depuis lors, la gestion de crises – en d'autres termes les interventions (militaires) humanitaires – fait également partie des tâches fondamentales de l'OTAN.
Les tâches humanitaires sont principalement intégrées dans la formulation suivante : “garantir la stabilité dans la zone euro-atlantique”. L'OTAN doit pouvoir intervenir de manière préventive afin de maîtriser de nouveaux risques en matière de sécurité : prolifération d'armes chimiques, biologiques et nucléaires, trafic de drogues, menace d'utilisation d'armes de destruction massive par des “états voyous”.
D'une défense commune du territoire à des interventions militaires préventives partout dans le monde.
En 2002, les états-membres ont décidé que l'OTAN ne devait plus limiter ses interventions à son propre territoire mais pouvait intervenir partout dans le monde. Pour concrétiser cette décision, l'OTAN travaille à la création de la “NATO Response Force”, une force d'intervention rapide de 21.000 soldats qui peut être déployée en une semaine et jusqu'à un mois et doit pouvoir soutenir trente jours de combats intenses. Tous les 6 mois, d'autres troupes sont en stand-by pour une intégration à la NATO Response Force.
 Les Belges en Afghanistan
D'une alliance militaire européano-américaine à une alliance militaire mondiale
Dans les années à venir, l'OTAN mènera de nouvelles réformes. Les Etats-Unis veulent faire franchir un pas supplémentaire à l'OTAN en définissant les lignes directrices d'un nouveau débat sur le fonctionnement de l'OTAN.
Primo : Si notre sécurité dépend de la situation à l'échelle mondiale, pourquoi limiter ses partenaires à la zone européenne ? Pourquoi ne pas conclure de partenariat avec le Japon, la Corée du Sud ou l'Australie ?
Secundo : Jusqu'à présent, chaque pays supporte le coût des troupes qu'il met à disposition d'une opération de l'OTAN. Seule une partie minime est financée en commun. Ne devrait-on pas plutôt financer en commun l'ensemble des opérations militaires, qu'un pays fournisse des troupes ou pas ?
Tertio : Actuellement, les décisions sont prises par consensus et chaque pays membre peut à lui seul bloquer une décision de l'OTAN. Ne serait-il pas plus simple d'appliquer le principe d'“abstention constructive” et de travailler dans la pratique avec une prise de décision à la majorité ?
Quarto : Avec le terrorisme comme nouvel ennemi, l'OTAN modifie son champ d'activités. L'OTAN ne devrait-elle pas se voir attribuer une place dans les politiques nationales de lutte contre le terrorisme ?
Une attaque frontale contre les Nations Unies et l'Union européenne.
Si l'on rassemble ces différentes propositions, on obtient une attaque frontale contre les Nations Unies et l'Union européenne. L'OTAN veut se transformer d'une alliance militaire européano-américaine en une organisation de sécurité collective globale. Une sorte de “Nations Unies des volontaires” qui marginaliserait les véritables Nations Unies.
Quelles seraient les conséquences de cette transformation pour les pays qui ne feraient pas partie de cette alliance militaire volontaire et seraient donc définis comme un problème de sécurité potentiel ? Pour eux, ces développements représentent une menace, face à laquelle ils tenteront de fournir une réponse militaire. Avec pour conséquence une nouvelle course aux armements et une militarisation des relations internationales.
On peut également se demander à qui profitera un financement commun. Cette idée semble principalement destinée à transférer vers l'Europe une partie de la facture américaine en matière de défense, qui atteint des sommes astronomiques avec les opérations en cours en Irak et en Afghanistan. Intégrer de telles opérations et les occupations de longue durée qui s'en suivent dans le cadre des “opérations de paix” de l'OTAN et les faire financer en commun donnerait de l'air au budget américain. Ceux qui n'auront pas envie de répondre positivement aux demandes américaines visant à accorder plus de fonds à la défense recevront alors la facture par le biais du financement commun de l'OTAN.
Combiné à la proposition de modifier le système de prise de décision, ce financement commun pourrait signifier qu'un pays devrait participer financièrement à une opération militaire de longue durée avec laquelle il n'est pas d'accord. Le temps n'est peut-être plus si loin où la Belgique devra payer pour une guerre qu'elle rejette, quelque part dans le Pacifique par exemple.
A l'heure actuelle, la lutte anti-terroriste est principalement une tâche de l'Union européenne. Si l'on donne à l'OTAN une place dans la politique intérieure de lutte contre le terrorisme, les Etats-Unis deviendront un acteur important dans la politique européenne de justice. Les Etats-Unis considèrent le terrorisme comme un problème militaire. Jusqu'à présent, les pays européens l'abordent plutôt comme un problème judiciaire et policier. Développer une ligne commune à ce sujet impliquerait l'intégration d'une vision plus militaire, qui pose de nombreux problèmes en matière de contrôle démocratique.
Affirmer que “la menace s'étend à l'échelle mondiale” pourrait se révéler bien plus qu'une prophétie.
Le calendrier
Le calendrier du débat sur la transformation de l'OTAN est entre-temps connu. Les premières conclusions seront tirées lors du sommet des chefs de gouvernement à Riga en novembre 2006, et la discussion sera clôturée lors d'un prochain sommet des chefs de gouvernement au printemps 2008. Juste avant la fin du mandat du Président Bush.
Plus d'infos
L'Union européenne
L'Europe veut devenir une puissance militaire.
On parle depuis de nombreuses années d'une Europe militaire. C'est en 1954 qu'on été posés les premiers jalons de l'ambitieuse tentative de créer une Communauté européenne de Défense. De longues années plus tard, la guerre en ex-Yougoslavie a servi de catalyseur pour de nouveaux développements. Depuis lors, l'Europe militaire avance à grands pas. Une armée européenne unifiée n'existe pas encore, mais les états-membres de l'Union européenne mettent une partie de leurs armées nationales à disposition pour des interventions de l'UE. D'ici à 2007, 13 Battle Groups rassemblant chacun 1.500 soldats doivent être disponibles. Ceux-ci doivent pouvoir être déployés partout dans le monde dans les 5 jours suivant la décision d'intervenir. Le déploiement d'un Battle Group nécessiterait 200 vols de C-130, 30 vols de C-17 Globemaster et une bonne moitié d'un navire RoRo. Les premiers Battle Groups doivent être opérationnels dans le courant de l'année 2006.
La principale faiblesse réside actuellement dans les capacités de transport et dans l'“intelligence” (la capacité de rassembler des informations). En outre, l'UE travaille à la création d'une “Force de Réaction Rapide” forte de 60.000 hommes destinée à des missions de plus longue durée.
A quoi doit servir cette puissance militaire ?
Le projet de constitution actuellement sur la table élargit fortement le mandat des troupes de l'Union européenne. A l'origine, il s'agissait des “tâches de Petersberg” : intervention militaire pour des missions humanitaires, maintien de la paix et gestion des conflits, autant de concepts déjà très vagues dans la pratique. Aujourd'hui s'ajoute entre autres à ces tâches l'“assistance dans le domaine militaire”. Ce nouveau concept est particulièrement inquiétant. Le projet de constitution stipule : “Toutes ces missions peuvent contribuer à la lutte contre le terrorisme, y compris par le soutien apporté à des pays tiers pour combattre le terrorisme sur leur territoire.” De cette manière, la porte est ouverte pour un soutien militaire à des pays en guerre civile ou à des “démocraties naissantes”.
La guerre contre le terrorisme risque de devenir une excuse pour intervenir militairement sous le drapeau de l'Union européenne afin “de sauvegarder ses valeurs, ses intérêts fondamentaux, sa sécurité, son indépendance et son intégrité.” Il convient de noter ici qu'aucune limitation n'est posée à ces interventions militaires sous drapeau européen. Les missions sans autorisation des Nations Unies ne sont pas exclues. En effet, il n'est fait aucunement mention de la nécessité d'un mandat de l'ONU, il est tout au plus fait vaguement mention des principes de la Charte des Nations Unies, ce qui laisse la porte ouverte à toutes les interprétations.
Le groupe de tête
Pour les états-membres qui estiment que l'Europe militaire ne va pas assez vite, l'Europe prévoit un cadre juridique pour une coopération militaire accentuée : “Les États membres qui remplissent des critères plus élevés de capacités militaires et qui ont souscrit des engagements plus contraignants en la matière en vue des missions les plus exigeantes, établissent une coopération structurée permanente dans le cadre de l'Union.” (extrait du projet de constitution). Cette disposition ouvre la porte à un groupe de tête militaire : un groupe limité de pays qui accélèrent la militarisation de leur politique étrangère et sont expressément exemptés de rendre des comptes aux autres membres de l'Union.
Augmentation des budgets de défense
L'Europe veut devenir une puissance militaire et a donc besoin de plus d'argent pour des armes. Des forces d'intervention mobiles et rapidement déployables ont besoin d'un autre matériel qu'une armée chargée uniquement de protéger le territoire contre un ennemi extérieur. Au vu des innovations constantes en matière de matériel militaire, les budgets de défense doivent donc augmenter. Ces budgets étaient déjà soumis à des pressions de plusieurs côtés. De hauts officiers de l'OTAN et des milieux militaires américains répètent constamment aux pays européens qu'ils sont trop économes en matière de défense et qu'il faut plus d'argent pour l'armement. Entre-temps, cette évolution est ancrée dans le projet de constitution : “Les États membres s'engagent à améliorer progressivement leurs capacités militaires.”
Plus d'argent, mais également une meilleure utilisation de cet argent. C'est pour cette raison qu'a été créé le "Bureau européen pour l'armement, la recherche et les capacités militaires", en abrégé l'Agence européenne de défense (EDA). L'EDA identifie les besoins militaires, rationalise les achats des pays individuels et stimule la recherche technologique dans le secteur (en d'autres termes, participe à son financement). En effet, une Europe militaire n'est pas possible sans une propre industrie de la défense. A l'initiative de l'EDA, les pays-membres ont promis en novembre dernier de prendre des mesures pour créer un marché européen ouvert pour la défense. C'est surtout en matière de recherche et d'innovation technologique que l'Europe est à la traîne, et l'EDA estime que de nouveaux investissements sont nécessaires de toute urgence dans ces domaines.
Avec l'EDA, le secteur de l'armement européen bénéficie d'un soutien important dans sa concurrence avec l'industrie américaine, qui profite depuis des années des dépenses de défense gigantesques du gouvernement américain. L'industrie européenne de l'armement est elle-même un des moteurs de la militarisation. En effet sa participation aux influentes “task forces” de la Commission européenne lui accorde une place privilégiée à la table des négociations de l'Union européenne.
Union européenne vs. Etats-Unis
On entend souvent le raisonnement suivant : une Europe plus forte disposant de son propre bras armé fournira un contrepoids aux ambitions militaires des Etats-Unis. Mais contrairement aux idées largement répandues, les décideurs américains ne sont pas opposés à une force d'intervention européenne. L'Europe militaire comme elle se développe actuellement n'est pas un contrepoids pour les Etats-Unis, mais un partenaire militaire avec lequel ils peuvent partager les coûts et les charges des interventions militaires partout dans le monde. Ce n'est pas un hasard si le développement d'une Europe militaire s'effectue en parallèle avec la réforme de l'OTAN : le développement des capacités et structures militaires est scrupuleusement aligné en vue d'un renforcement mutuel incluant la compatibilité du matériel militaire de haute technologie. Nos propres dirigeants placent eux aussi l'Europe militaire dans le cadre d'une OTAN réformée, et donc en partenariat avec les Etats-Unis.
Le premier ministre Verhofstadt a ainsi déclaré : “Evitons tout malentendu. La Politique Européenne de Sécurité et de Défense n'est pas dirigée contre la domination américaine dans le monde. Etant donné que nous sommes sur la même longueur d'onde dans la plupart des domaines, une nouvelle OTAN peut même encore renforcer l'influence occidentale. Une défense européenne n'est pas le coup de grâce, mais la base d'un nouvel Atlantisme.”.
Pourtant...
A part les Etats-Unis, aucun pays ne dispose des capacités logistiques nécessaires pour intervenir militairement à grande échelle de l'autre côté de la planète. Toutes les interventions militaires de grande envergure menées par des pays européens hors d'Europe (de l'Opération Turquoise au Rwanda en 1994 à l'intervention en Afghanistan depuis 2001/2002 en passant par des interventions purement humanitaires comme après le tsunami en Asie du Sud-est) n'ont été possibles qu'avec le soutien logistique des Etats-Unis.
Pour créer une force d'intervention qui pourrait intervenir partout dans le monde sans l'aide des Etats-Unis, des montants énormes et de nombreuses années de travail devraient être investis dans le développement de capacités logistiques militaires. En d'autres termes, le développement d'une capacité d'intervention militaire comme contrepoids à l'hégémonie américaine est pour ainsi dire impossible.
Extrait de la stratégie européenne de sécurité approuvée en 2003
La France et la Grande-Bretagne
En tant que “vieilles” puissances mondiales, la France et la Grande-Bretagne disposent toutes deux d'une capacité d'intervention limitée. Elles disposent par exemple toutes deux d'un ou plusieurs porte-avions. Sans porte-avions, la Grande-Bretagne n'aurait jamais pu gagner la guerre des Malouines. Toutes deux possèdent également des bases et des points de soutien militaire dans plusieurs régions du monde.
La France
Plus de 33.000 soldats français sont stationnés hors des frontières de la France continentale. Des troupes françaises sont présentes en permanence dans 5 pays africains : Djibouti (2900), Sénégal (1200), Côte d'Ivoire (4100), Gabon (1000) et Tchad (1200). 16.000 soldats français sont stationnés dans les “Territoires et Départements d'Outre-mer” (Guyane, Polynésie, Antilles, Réunion,...), 5.000 au Kosovo, en Bosnie, en Afghanistan et dans d'autres opérations multilatérales et un petit nombre de soldats collabore à des missions d'observation des Nations Unies.
L'armée française s'est elle aussi lancée dans une redéfinition complète de son fonctionnement et de ses objectifs, avec un accent important sur la présence des troupes à l'étranger. Des installations situées dans des pays “non cruciaux” sont fermées. Les troupes qui restent sur place sont remodelées afin de s'adapter au nouveau concept de capacité d'intervention rapide. Jusqu'il y a quelques années, la France disposait d'une force statique en Afrique, complètement déconnectée du reste de l'armée française et stationnée sur place à long terme. Aujourd'hui, 1 des 3 divisions présentes est remplacée tous les trois mois. Cela signifie que les soldats ne resteront jamais plus de 9 mois sur place. De cette manière, un nombre toujours plus important de soldats français acquerra une certaine “expérience africaine”. Les installations militaires flexibles servent d'avant-poste pour les opérations militaires dans toute une sous-région. Et là où dans le passé c'était surtout l'armée de terre
(avec des capacités logistiques limitées) qui était présente en Afrique, les troupes françaises sur le terrain rassemblent aujourd'hui des éléments des trois corps (terre, air et marine), ce qui assure une plus grande flexibilité et un renforcement des capacités d'intervention.
La Grande-Bretagne
Des soldats britanniques sont présents dans plus de 80 pays à travers le monde. Aujourd'hui, 25.000 soldats britanniques sont toujours présents en Allemagne. Un contingent de 11.000 soldats britanniques soutient les services de police locaux en Irlande du Nord dans le cadre de la “lutte contre le terrorisme”. 8.500 soldats britanniques participent à l'occupation militaire de l'Irak. Plus de 3.500 soldats britanniques sont présents au Koweït et en Arabie Saoudite. Dans un cadre multilatéral (Nations Unies ou OTAN), des troupes britanniques sont présentes en Afghanistan, au Kosovo et en Bosnie.
Outre ces déploiements opérationnels, l'armée britannique dispose de centres de formation militaire spécialisés à Brunei, au Belize, au Kenya et en Sierra Leone. Dans ces centres, les soldats locaux sont formés aux pratiques de la guerre moderne. Ces installations sont également utilisées pour l'entraînement des soldats britanniques dans un environnement semblable à celui auquel ils seront confrontés lors d'interventions futures dans des pays du tiers-monde (désert, jungle,...) Evidemment, ces installations militaires permanentes peuvent être utilisées comme avant-poste si l'armée britannique envisage une “véritable” intervention militaire dans la région.
 Des soldats britanniques en Irak
La Belgique
La Belgique elle aussi tient sa place dans la militarisation internationale. L'armée belge subit actuellement une cure d'amincissement. En 2015, elle devrait se composer de 35.000 soldats. Mais cela ne veut pas dire que la Belgique veut se débarrasser de son armée. Au contraire. La Belgique vise une armée plus petite mais plus mobile, plus flexible et surtout rapidement déployable. Des forces armées qui peuvent jouer leur rôle dans le concept d'intervention militaire.
Pionnier d'une force militaire européenne
La Belgique est depuis des années un fervent partisan d'une force militaire européenne. Le raisonnement selon lequel l'Union européenne a besoin d'une défense commune (en donc d'une force d'intervention) comme condition pour une politique étrangère commune est répété comme un mantra dans les cercles gouvernementaux. Le premier ministre Verhofstadt envisage très clairement cette force d'intervention de l'Union européenne dans un cadre transatlantique : les efforts militaires de l'UE doivent renforcer l'OTAN. Dans ce cadre, la Belgique fournit hommes et moyens à la NATO Response Force (NRF). Ces dernières années, la Belgique a entre autres mis des F16 et des frégates à disposition. Dans la seconde moitié de 2006, lorsque la NRF devrait être entièrement opérationnelle, un bataillon de paracommandos belges y sera intégré.
Intérêts sur le continent africain
“Les pays occidentaux ayant des intérêts particuliers sur le continent africain s'associent avec des états africains bien précis pour mettre sur pied diverses formes de coopération militaire”, peut-on lire sur le site internet de l'armée belge. L'armée belge est entre autres active au Bénin, pays avec lequel un accord de coopération militaire de grande envergure a été signé. Cette coopération a reçu un habit civilo-militaire : des militaires effectuent du travail de développement. Mais outre la construction d'écoles, une telle collaboration a surtout une facette militaire. Des soldats reçoivent des formations (à l'Ecole Royale Militaire ou dans les écoles d'armes) et sont ainsi en lien direct avec nos propres forces armées. De cette manière, à leur modeste échelle, les Belges font exactement la même chose que la France ou les Etats-Unis dans d'autres pays d'Afrique.
La Belgique possède également un tel “Programme de Partenariat Militaire” avec le Congo.
Et en 2006, c'est au tour du Burundi de rejoindre la liste.
C'est également dans ce cadre de mondialisation militaire qu'il faut placer la proposition du ministre de la Coopération au Développement De Decker. Il appelle de ses vœux la création d'une grande base militaire permanente en Afrique centrale pour l'Union africaine et l'Union européenne. De cette manière, l'Union européenne prendrait pied militairement dans la région et les militaires des pays d'Afrique centrale qui y seraient entraînés seraient directement liés aux puissances occidentales.
 Des militaires belges au Bénin
Complice de la guerre en Irak
Notre pays est un partenaire loyal de l'OTAN. Lors des préparatifs de la guerre en Irak, nous avons vu ce que cette fidélité implique. Des milliers de soldats du 5ème Corps de l'armée américaine, de la 1st Armored Division et plus tard de la 1st Infantry Division, stationnés en Allemagne, ont reçu l'ordre de participer à l'invasion de l'Irak. Leur matériel a été en grande partie transporté par bateau. A partir de l'automne 2002 et pendant des mois, des trains – plus de 10.000 wagons – chargés de matériel militaire (tanks, jeeps, camions, grues, hélicoptères,...) sont passés par les chemins de fer belges. Les voies fluviales et les routes intérieures ont également vu passer leur lot de matériel à destination du port d'Anvers avant d'être transporté vers le Golfe. Nos routes, chemins de fer et ports ont été (et sont toujours) des maillons indispensables dans la machine de guerre. Les stratèges américains ne cachent pas que le port d'Anvers joue un rôle crucial pour les opérations militaires dans le Golfe.
Ce sera également le cas pour des interventions militaires comparables dans le futur.
Toujours pas de révision des accords de l'OTAN
Afin de légitimer les transports militaires avant et pendant la guerre en Irak, la Belgique s'est réfugiée derrière
des accords signés entre notre pays et les Etats-Unis en 1971
dans le cadre de l'OTAN. L'accord gouvernemental de 2003 stipule que le gouvernement travaillera à “la révision des accords signés pendant la Guerre Froide dans le cadre de l'OTAN en fonction de la situation internationale modifiée.” Les accords cités ci-dessus sont également concernés. Trois ans plus tard, il ressort de questions parlementaires que pas le moindre travail n'a été mené à ce sujet.
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